De la crise provençale de 1382 à l'établissement durable de la Savoie à Nice
Introduction
Le 28 septembre 1388 constitue une date fondamentale dans l'histoire de Nice.
Ce jour-là, les représentants de la ville de Nice et de son territoire concluent avec Amédée VII, comte de Savoie, un accord en trente-quatre articles qui organise la mise de Nice et de sa viguerie sous la protection et l'autorité du prince savoyard.
Cet événement est traditionnellement appelé la « dédition de Nice à la Savoie ».
Il faut cependant éviter une simplification : en 1388, Nice ne devient pas immédiatement et de manière absolument définitive une ville savoyarde au sens où nous l'entendrions aujourd'hui. L'acte prévoit une période de trois ans durant laquelle Ladislas de Duras, roi de Naples, peut encore récupérer ses droits en remboursant au comte de Savoie les dépenses engagées. La situation se consolide en 1391, puis la contestation angevine n'est définitivement réglée qu'en 1419.
La dédition est donc le début d'un processus qui aboutit à l'intégration durable du pays niçois dans les États de la maison de Savoie.
Pendant près de cinq siècles, Nice va ainsi vivre dans l'orbite politique savoyarde, avant de devenir française en 1860.
LES ORIGINES : UNE PROVENCE DIVISÉE
Nice avant 1388
Au XIVe siècle, Nice appartient à l'ensemble politique de la Provence.
La Provence est alors liée à la maison d'Anjou, dont les princes portent le titre de comtes de Provence.
Mais la situation politique de la Provence est extrêmement compliquée.
La crise vient notamment de la succession de Jeanne Ire de Naples, comtesse de Provence et reine de Naples.
Jeanne n'a pas d'héritier direct et sa succession provoque une lutte entre plusieurs branches dynastiques.
Deux grandes familles s'opposent :
- la maison d'Anjou ;
- la maison de Duras.
Cette rivalité ne reste pas théorique. Elle provoque une véritable guerre politique et militaire.
LA GUERRE DE SUCCESSION ET LA DIVISION DE LA PROVENCE
La Provence se divise progressivement entre différents partis.
Une grande partie de la Provence se rallie au parti angevin.
Le pays niçois, lui, reste fortement lié au parti de Charles III de Duras, puis à son fils Ladislas.
Cette situation devient dangereuse.
Les forces angevines menacent le pays niçois.
Les Niçois ont alors un problème essentiel :
comment défendre la ville alors que leur souverain, Ladislas, est incapable de leur fournir une protection suffisante ?
C'est cette situation qui explique la recherche d'un protecteur extérieur.
JEAN GRIMALDI DE BEUIL
Un personnage joue ici un rôle essentiel :
Jean Grimaldi, baron de Beuil.
Il est l'un des principaux représentants du parti durassien en Provence.
Jean Grimaldi possède des territoires importants dans l'arrière-pays niçois.
Pendant la guerre, il a également renforcé considérablement sa position.
Il comprend qu'un rapprochement avec la maison de Savoie pourrait protéger ses intérêts.
Le comte de Savoie est alors :
Amédée VII, dit « le Comte Rouge ».
La Savoie représente une puissance voisine capable d'intervenir rapidement.
Elle possède des territoires alpins mais cherche également depuis longtemps à atteindre la Méditerranée.
Pour Amédée VII, Nice représente donc une occasion exceptionnelle :
obtenir un débouché maritime et faire sortir les États de Savoie de leur cadre essentiellement alpin.
Les historiens ont toutefois discuté la part respective de l'intérêt des Niçois, de Jean Grimaldi et de la stratégie personnelle d'Amédée VII dans cette opération.
Laurent Ripart souligne notamment que l'idée d'une décision entièrement libre des Niçois doit être nuancée : Amédée VII arrive avec une force militaire et les troupes angevines sont présentes de l'autre côté du Var.
LES NIÇOIS CHERCHENT UN PROTECTEUR
Au cours de l'année 1388, les autorités niçoises cherchent une solution.
Une délégation est envoyée auprès de Ladislas.
La réponse est essentielle pour comprendre ce qui suit : Ladislas, incapable de défendre efficacement le pays, laisse aux Niçois la possibilité de rechercher un protecteur, à condition que celui-ci ne soit pas hostile à sa cause.
Le choix se porte sur Amédée VII de Savoie.
La décision n'est donc pas seulement militaire.
Elle est également politique.
Les autorités niçoises veulent obtenir des garanties :
- protection militaire ;
- maintien de leurs privilèges ;
- maintien de leurs coutumes ;
- protection de leurs biens ;
- garanties judiciaires ;
- avantages commerciaux ;
- maintien des intérêts économiques de la ville ;
- et possibilité pour Nice de jouer un rôle plus important dans la région.
L'ARRIVÉE D'AMÉDÉE VII
Amédée VII accepte.
Il se dirige vers Nice avec son armée.
Le 27 septembre 1388, il arrive à l'abbaye de Saint-Pons, aux portes de Nice.
La situation est alors très particulière.
Amédée VII n'est pas simplement un souverain qui reçoit une délégation éloignée.
Il est physiquement présent avec son armée.
Le lendemain, 28 septembre 1388, les représentants de Nice viennent officiellement négocier.
Le Conseil des Quarante donne mandat aux syndics de la ville.
Un acte notarié est établi.
Il comporte 34 articles.
C'est cet acte que l'histoire a retenu sous le nom de dédition de Nice.
QUE SIGNIFIE « DÉDITION » ?
Le mot doit être compris dans le contexte politique et juridique du Moyen Âge.
Il ne signifie pas simplement :
« Nice vote pour devenir savoyarde. »
Il s'agit d'un acte politique dans lequel une communauté reconnaît l'autorité d'un prince en échange de garanties et de protections.
C'est donc un accord réciproque.
Les Niçois acceptent l'autorité d'Amédée VII.
En contrepartie, Amédée VII prend un certain nombre d'engagements.
C'est précisément cette dimension contractuelle qui est essentielle dans les 34 articles.
Mais il faut également garder à l'esprit que les circonstances militaires limitent la liberté réelle des négociateurs.
CE QUE NICE DEMANDE À AMÉDÉE VII
En lisant les trente-quatre articles, on découvre que les Niçois ne se contentent pas de demander une protection.
Ils négocient très concrètement leur avenir.
Ils demandent notamment :
1. Une protection militaire
Amédée doit défendre Nice contre les Angevins et leurs alliés.
2. Le maintien des institutions et privilèges
Les droits anciens de la ville doivent être préservés.
3. Une protection judiciaire
Les habitants ne doivent pas pouvoir être arbitrairement déplacés d'une juridiction à une autre.
4. Des garanties fiscales
Certaines taxes et gabelles doivent être conservées.
5. Une politique commerciale favorable
Nice veut développer son port et son commerce.
6. Une amélioration de sa position administrative
Si Amédée réussit à conquérir toute la Provence, Nice doit pouvoir devenir un grand centre administratif.
CE QUE LA DÉDITION DONNE À LA SAVOIE
Pour la maison de Savoie, l'opération est considérable.
Avant 1388, les États de Savoie sont principalement organisés autour des Alpes et du Piémont.
Avec Nice, Amédée VII obtient :
- un territoire méditerranéen ;
- un port ;
- un accès maritime ;
- une nouvelle voie commerciale ;
- une position stratégique face à la Provence ;
- une possibilité d'expansion vers le sud et l'ouest.
La dédition permet donc à la Savoie de devenir une puissance qui n'est plus uniquement alpine.
Les actes du colloque consacré à 1388 soulignent justement que l'acquisition de Nice renforce considérablement la position de l'État savoyard et contribue à la construction de son particularisme politique.
CE QUE LA DÉDITION DONNE À NICE
Pour Nice, les conséquences sont tout aussi importantes.
La ville entre dans un nouvel ensemble politique.
Elle bénéficie de la protection militaire de la Savoie.
Elle conserve un certain nombre de privilèges.
Elle développe progressivement des relations beaucoup plus étroites avec :
- le Piémont ;
- Turin ;
- les vallées alpines ;
- les territoires savoyards.
Mais Nice perd également son appartenance politique à la Provence.
C'est un changement majeur.
À partir de cette période, le Var devient progressivement une véritable frontière politique.
La ville qui était tournée vers la Provence se retrouve désormais tournée vers les Alpes et le Piémont.
Ce phénomène va contribuer à former au fil des siècles un particularisme niçois.
Les historiens ont montré que les garanties de 1388 furent régulièrement invoquées par les Niçois lorsqu'ils estimaient que le gouvernement savoyard menaçait leurs privilèges.
MAIS LA DÉDITION N'EST PAS ENCORE DÉFINITIVE
C'est un point capital.
L'article 3 prévoit une période de trois ans.
Ladislas dispose de cette période pour récupérer ses territoires.
S'il rembourse les dépenses engagées par Amédée VII, celui-ci doit restituer les territoires concernés.
Autrement dit :
le 28 septembre 1388 n'est pas encore une annexion définitive et irrévocable.
La situation évolue ensuite.
En 1391, les droits savoyards deviennent beaucoup plus solides.
Mais les Angevins continuent à contester la possession du pays niçois.
1419 : LA SÉPARATION AVEC LA PROVENCE DEVIENT DÉFINITIVE
La question n'est réellement réglée qu'en 1419.
La maison d'Anjou conserve en effet des prétentions sur la Provence orientale.
La maison de Savoie et la maison d'Anjou négocient finalement.
Amédée VIII de Savoie obtient l'abandon définitif des prétentions angevines sur Nice.
C'est à partir de là que l'intégration du pays niçois dans les États de Savoie devient incontestable.
La dédition de 1388 est donc le commencement du processus ; 1419 en constitue une étape de consolidation définitive.
LES 34 ARTICLES DE LA DÉDITION
Article 1
Amédée, comte de Savoie, promet de gouverner et de protéger la ville de Nice et toute sa viguerie, à ses propres frais, contre tous ceux qui voudraient s'en emparer, notamment contre la comtesse d'Anjou et les seigneurs de Tende et de La Brigue.
Article 2
À la demande des syndics et des habitants de Nice, le comte de Savoie promet de faire tous ses efforts pour conquérir les villes, terres et lieux de Provence et de Forcalquier qui sont au pouvoir de la maison d'Anjou, afin de les placer sous sa bannière et sous celle de l'Empire.
Article 3
Si Ladislas, roi de Naples, peut dans un délai de trois ans rembourser au comte de Savoie les dépenses qu'il aura engagées pour l'occupation et la défense de Nice et de sa viguerie, Amédée devra lui restituer les terres concernées.
Article 4
Pendant ces trois années et par la suite, le comte de Savoie ne pourra vendre, donner ou céder Nice, sa viguerie et leurs dépendances à la duchesse d'Anjou, au roi de France ou à tout autre seigneur, sauf au roi Ladislas.
Article 5
Pendant les trois années prévues, les habitants de Nice devront obéir au comte de Savoie et à ses officiers comme ils obéissaient auparavant aux comtes de Provence. Le comte recevra les revenus et droits appartenant auparavant aux comtes de Provence. Les habitants ne seront toutefois pas obligés de lui rendre immédiatement hommage féodal.
Article 6
Le comte de Savoie et ses héritiers devront annuler toutes les ventes, donations ou aliénations de fiefs, biens et droits appartenant au domaine situés dans la ville de Nice ou dans sa viguerie.
Article 7
Le comte devra permettre aux habitants de Nice de se rendre auprès du roi Ladislas et de lui envoyer des hommes, des armes, des vivres et des secours, par terre ou par mer.
Article 8
Le comte de Savoie devra empêcher le passage de ceux qui voudraient pénétrer dans les territoires de Ladislas pour les combattre ou s'en emparer.
Article 9
Si, pendant les trois années prévues, Ladislas rembourse au comte les dépenses engagées et que celui-ci refuse malgré cela de restituer les territoires, les habitants de Nice pourront se retirer de l'obéissance au comte de Savoie et retourner sous l'autorité de Ladislas sans être considérés comme rebelles.
Article 10
Le comte de Savoie ne pourra contraindre arbitrairement les habitants de Nice à comparaître devant une juridiction étrangère à celle dont ils dépendent, dans les affaires civiles ou criminelles, sauf lorsque ses propres droits seront directement concernés.
Article 11
Les habitants de Nice et de sa viguerie conserveront les droits concernant les gabelles et les impositions établies pendant les guerres. Les revenus et impôts dus à la cour comtale devront toutefois être versés au comte de Savoie.
Article 12
Si le comte de Savoie réussit à conquérir la Provence et le comté de Forcalquier, il établira à Nice la résidence du sénéchal et des principaux officiers, comme la ville d'Aix l'était sous la reine Jeanne.
Article 13
Le comte accordera aux habitants de Nice les lettres de marque et de représailles nécessaires contre les étrangers qui refuseraient de leur rendre justice, conformément aux usages en vigueur dans les pays d'Italie.
Article 14
La gabelle du sel sera conservée. Le sel sera vendu aux habitants de Nice au prix habituel de deux sous et demi le setier. En temps de guerre, le prix sera fixé par le comte de Savoie avec l'accord des syndics.
Article 15
Le comte de Savoie ne pourra conclure de paix ou de trêve avec la duchesse d'Anjou sans l'accord des Niçois, tant que celle-ci cherchera à conquérir la Provence et le comté de Forcalquier.
Article 16
Pendant la période prévue, le comte ne devra pas empêcher les habitants de Nice de fournir aide et secours au roi Ladislas, pour autant que cette aide ne porte pas préjudice au comte de Savoie ou à la ville de Nice.
Article 17
Le comte de Savoie ne pourra contraindre les habitants de Nice à combattre le roi Ladislas, sauf si celui-ci entreprend lui-même une guerre contre le comte de Savoie ou contre une ville ou un territoire relevant de son autorité.
Article 18
Si les habitants de Nice prennent parti pour l'un des deux papes dans le contexte du schisme de l'Église, le comte de Savoie devra s'efforcer d'obtenir la levée des excommunications qui pourraient les frapper à propos de biens, revenus, châteaux ou édifices appartenant à l'Église.
Article 19
Le comte de Savoie devra chercher à chasser les comtes de Vintimille, seigneurs de Tende et de La Brigue, de leurs territoires, par conquête ou par échange, afin d'assurer une communication libre entre Nice et les territoires du Piémont.
Article 20
Les étrangers qui apporteront à Nice des denrées et marchandises destinées au ravitaillement de la ville bénéficieront d'une franchise de certains droits de rivage et de quarantaine, selon les conditions établies par le comte.
Article 21
Si le comte de Savoie conquiert de nouveaux territoires de Provence et de Forcalquier, le juge de Nice devra recevoir les premières appellations dans les affaires civiles et criminelles provenant de ces territoires, notamment des terres situées jusqu'à la Siagne, des vallées de Barcelonnette et de Saint-Étienne, de Puget-Théniers et du bailliage de Sigale.
Article 22
Le comte de Savoie devra faire restituer aux habitants de Nice les biens, fiefs et châteaux situés dans le district de Nice qui leur auraient été confisqués pendant les guerres entre Ladislas et le duc d'Anjou.
Article 23
Si le comte ne parvient pas à conquérir le reste de la Provence, il ne permettra pas aux habitants de la viguerie de Nice qui avaient combattu contre la ville et soutenu Ladislas de revenir prendre possession de leurs biens, sans préjudice des droits des créanciers.
Article 24
Lorsque Nice aura pris position pour l'un des papes, le comte de Savoie devra s'efforcer d'obtenir que les maisons et biens de la ville relevant de l'abbaye de Saint-Pons soient affranchis, en accordant en compensation à l'abbaye certains châteaux appartenant à des seigneurs rebelles à Ladislas.
Article 25
Une casana sera établie à Nice selon les usages pratiqués dans plusieurs régions d'Italie.
Article 26
Lorsque des marchands débarqueront à Nice des marchandises destinées à être transportées vers l'Orient, l'Occident ou les pays du Nord, les citoyens de Nice devront avoir le droit de les recevoir et d'en tirer profit.
Article 27
À la demande des syndics de Nice, les enquêtes, procès et poursuites criminelles liés aux événements récents devront être annulés. Les registres et cartulaires concernant ces affaires devront être détruits, sous réserve des droits des personnes ayant subi un dommage.
Article 28
Si le comte de Savoie conquiert de nouveaux territoires, il devra s'efforcer de faire restituer aux personnes qui en avaient été privées les droits, revenus, biens et possessions qui leur appartenaient auparavant.
Article 29
Le comte de Savoie demande que la forteresse de Nice ainsi que les autres châteaux de la viguerie lui soient remis en raison de la protection qui lui est confiée. La décision devra être prise par Jean Grimaldi, seigneur de Beuil, avec les syndics de Nice.
Article 30
Les syndics de Nice jurent, au nom de leurs mandants, d'obéir au comte de Savoie pendant les trois années prévues. Le comte exercera la haute et basse justice, le mère et mixte empire, ainsi que les honneurs et revenus qui appartenaient auparavant aux comtes de Provence. Les actes publics seront établis au nom du comte et vicaire impérial.
Article 31
À l'expiration des trois années, si Ladislas n'a pas remboursé au comte de Savoie les dépenses engagées pour la défense et l'occupation du territoire, Nice et sa viguerie devront rendre au comte hommage et fidélité.
Article 32
En contrepartie de cet hommage, le comte de Savoie devra confirmer à Nice et à sa viguerie tous les privilèges, libertés, franchises et droits qui leur avaient été accordés auparavant par la reine Jeanne, les rois Charles et Ladislas.
Article 33
Si Ladislas parvient à rembourser le comte de Savoie et à récupérer Nice et sa viguerie, mais qu'il entreprend ensuite une guerre contre la duchesse d'Anjou ou ses descendants, la viguerie de Nice devra fournir au comte de Savoie une aide financière correspondant aux revenus que la cour royale percevait auparavant.
Article 34
Si le roi Ladislas vend ou cède au comte de Savoie ses droits sur Nice et sa viguerie, celle-ci devra immédiatement rendre au comte de Savoie un hommage formel et lui prêter fidélité.